L'ART DU CHANTIER

CONSTRUIRE ET DÉMOLIR DU XVIE AU XXI E SIÈCLE

« La démolition est une nécessité historique . (…) Cultures et sociétés n’ont cessé de détruire leur propre patrimoine. Elles l’ont détruit pour cause d’inutilité, de vétusté, de dysfonctionnement, d’inadaptation, de gêne, d’inconfort, etc. en termes positifs cette fois, de modernisation », Françoise Choay.

«  Et c’est justement sur le chantier que convergent tous les savoirs, ceux des ouvriers, des ingénieurs, des architectes, etc., une richesse infinie. (…) Le chantier est le lieu idéal pour partager les désirs, les connaissances, et construire une vision pertinente de l’avenir, dans l’intérêt de tous. » Patrick Bouchain, architecte

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Le Corbusier sur le chantier de l'Unité d'Habitation de Marseille dans "La ville commence demain" Auteur : Nicole Védrès, 1950.

Une grande exposition vient de s’achever à la Cité de l’architecture à Paris, l’occasion de developper quelques thématiques très actuelles : les progrès de la technique - le chantier théâtre de la société - le chantier, modèle de l’art.

Une invitation à voir des chantiers autrement que comme des nuisances.

Cette exposition bien illustrée ne peut aborder tous les thèmes liés à un sujet aussi large mais elle permet d’illustrer l’originalité de chaque époque, liée notamment aux techniques. Des évolutions déterminantes sur les performances, les durées, les rendements et les coûts. Des personnalités, des réalisations, des dates jalonnent les avancées les plus déterminantes.

 

Process industriels, du XIXe siècle à nos jours

Quelques constats : le transfert des méthodes de l’industrie à la construction se développe au début du XXe siècle, mais de nombreuses tâches ou métiers ne sont pas faciles à standardiser. Les avancées concernent les outils, les produits utilisés, les méthodes. Illustrations : Thomas Edison.

Il met au point un procédé permettant de couler une maison en béton armé en une seule opération et annonce les progrès futurs dans le domaine des coffrages outils. Ce coulage qui dure une dizaine d’heures et nécessite une bétonnière hors norme annonce aussi tous les progrès à venir dans la chaîne de production et d’approvisionnement en béton.

Préfabrication

« Démontables », « transportables » on a commencé à assembler des maisons préfabriquées dès le milieu du XIXe siècle mais cette production prend une dimension industrielle après la Première Guerre mondiale. Le Corbusier met au point des maisons construites en trois jours, dont tous les éléments sont fabriqués en usine et montés en série sur un modèle fordiste. La maison industrialisée devient un produit de consommation, pensé dans tous ses détails, intérieurs et extérieurs, adaptable à tous types de contextes. Le chantier devient un lieu d’assemblage où l’ergonomie et le temps nécessaire occupent l’essentiel des recherches. Les réalisations, tout en répondant à ces cahiers des charges industriels, font émerger une esthétique, des icônes de notre modernité (photos ci-dessous). Cette nécessité de l’industrialisation s’impose après la Seconde Guerre mondiale avec l’ampleur des destructions en Europe et au Japon. Le chantier se présente bientôt comme un grand jeu de construction, où tous les éléments nécessaires parfaitement rangés, disposés à plat comme dans les boîtes de jeu pour enfants, attendent d’être relevés et assemblés. Quelques clichés saisissants racontent la fascination pour cet art du montage, qui renouvelle celui de la préparation de chantier, élargit désormais aux usines de préfabrication, situées à proximité ou non du lieu d’assemblage. 

La grue à tour qui déplace les pièces devient l’emblème de cette évolution et de tous les chantiers d’après-guerre. Même pour des bâtiments construits avec des matériaux traditionnels (la pierre qu’utilise de préférence l’architecte Fernand Pouillon dans les années 50-60), les pierres sont taillées mécaniquement en usine et arrivent prêtes à poser sur le chantier. La robotisation semble être la prochaine étape de l'évolution, avec une nouvelle fois l’idée de calquer sur l’industrie les dernières avancées en matière d’efficacité et de rendement.

 

Le Corbusier et la promotion des idées, des savoir-faire

Le fait que l’architecte participe au chantier, y fasse l’apprentissage des matériaux, des techniques, est une évidence. Mais une nécessité nouvelle apparaît, celle d’expliquer, montrer pour convaincre l’opinion publique, obtenir l’agrément des maîtres d’ouvrage. Il faut utiliser les nouveaux médias, vidéos, photos, et faire du chantier un moment essentiel de partage des nouveaux savoir-faire. Ce souci rejoint celui des entreprises qui y travaillent. Sur le chantier de l’unité d’habitation de Marseille, de très nombreuses visites sont organisées, et dans la boue sont accueillies des classes avec leurs instituteurs, l’épouse du président de la République, de très nombreux architectes, Picasso, les meilleurs photographes de l’époque ou encore André Malraux. La quantité des visiteurs oblige même à avoir recours aux services d’une agence de voyages.

 

 

Le chantier : une richesse infinie

« Le chantier est le lieu du questionnement et des avancées. Construire est indéniablement un acte positif. Et ce pour de nombreuses raisons. Entre autres, le chantier procure du travail à beaucoup de personnes, et il est l’endroit où chacun peut et veut faire preuve de ses capacités, dans un travail d’équipe. Le chantier a toujours été un haut lieu d’échanges, le besoin vital de l’abri qui s’exprimait dans les premières constructions s’étant enrichi du plaisir de l’architecture. (…) Aussi convient-il de redonner au chantier ses lettres de noblesse. Comment peut-on mépriser le travail artisanal ? Nous avons oublié que tout ce qui nous entoure, notre environnement, intérieur comme extérieur, a été réalisé manuellement - par des hommes. Et c’est justement sur le chantier que convergent tous les savoirs, ceux des ouvriers, des ingénieurs, des architectes, etc., une richesse infinie. (…) Le chantier est le lieu idéal pour partager les désirs, les connaissances, et construire une vision pertinente de l’avenir, dans l’intérêt de tous. »  Patrick Bouchain, architecte, propos recueillis par  Annie Zimmermann, revue Urbanisme, octobre 2004

 

 

 

Démolition / reconstruction / déconstruction

Il y a les chantiers de construction, …et de démolition. « La démolition est une nécessité historique . (…) Cultures et sociétés n’ont cessé de détruire leur propre patrimoine. Elles l’ont détruit pour cause d’inutilité, de vétusté, de dysfonctionnement, d’inadaptation, de gêne, d’inconfort, etc. en termes positifs cette fois, de modernisation », Françoise Choay.

Le chantier de démolition, comme celui de construction, a ses entrepreneurs, sa durée, son coût, ses aléas. Celui emblématique de la Bastille dure deux ans, et mobilise des centaines d’hommes. Il permet la récupération de matériaux pour la construction du pont de la Concorde et le terre-plein du pont Neuf. Il arrive que les méthodes de démolition appliquées à grande échelle (l’incendie d’îlots entiers dans le quartier de Belleville à Paris à la fin des années 50) influencent l’urbanisme de la reconstruction.

Ces démolitions, organisées sous le contrôle des pompiers de Paris, démontrent « grandeur nature » certains défauts de la ville historique et encouragent un urbanisme aéré où la propagation du feu est circonscrite à chaque immeuble, où les pompiers interviennent facilement. La démolition des tours et des barres, qui avaient remplacé les anciens îlots, vient illustrer ce cycle continu de démolition-construction, où le modèle justifiant la destruction est jugé à son tour obsolète et laisse la place à une autre conception. Il arrive aussi un moment où ces cycles spectaculaires ne sont plus envisageables, jugés trop violents et traumatiques.

La démolition devient « déconstruction », un mot, une méthode mieux acceptée. Ces déconstructions se dissimulent derrière des palissades, des décors en trompe-l’oeil, se rendent invisibles comme les chantiers de construction qui leur succèderont. Des chantiers pourtant indispensables à montrer, à valoriser, pour maintenir vivante une culture urbaine ouverte aux expérimentations, aux innovations et démarches de tous types : « Tout est éphémère et rien n’est pérenne. Cette loi propre à l’être humain s’applique aussi à la construction. Il n’existe un récit de l’architecte que si ce récit s’appuie sur d’autres. Lorsqu’on construit, on ne sait pas si nos projets garderont leur même usage ou pas. Beaucoup de constructions, que l’on croyait pérennes, se voient souvent transformées pour répondre à de nouveaux besoins. L’atemporalité et la monumentalité ne sont donc pas un sujet qui se décide en amont par l’architecte mais a posteriori par la société. Voilà pourquoi je suis plus pour une légèreté dans les propos de la construction et pour un détachement de la forme qui reste pour moi un paramètre réversible, ouvert à une multitude de solutions. En m’inscrivant dans un temps long, je remets en mouvement et en synergie la commande, la préparation du chantier, le chantier, la préparation pour l’usage et l’usage de l’architecture. Cette conviction m’a d’ailleurs éloigné du monde des concours où la forme précède la construction et où il existe peu de moyens pour vérifier la faisabilité d’une idée. » Patrick Bouchain, architecte.

 

 

Architecture : l’art d’édifier


« Je ne serais pas arrivé là si je n’avais pas passé tant d’heures, enfant, assis sur un tas de sable. Cette image me revient tout le temps. Je devais avoir 8 ans. C’était juste après la guerre. J’adorais aller sur les chantiers de mon père, un petit entrepreneur. J’avais toujours la même place : sur le tas de sable. Passer des journées assis comme ça, à regarder les gens construire, avec des briques, du ciment, des cailloux, voir tout ce mouvement, ça vous marque. (…) J’ai 81 ans et j’ai le même plaisir sur un chantier à contempler ces deux spectacles merveilleux : des gens qui travaillent ensemble, différents mais solidaires ; et puis le bâtiment, quelque chose qui s’érige à partir de rien… L’architecture, c’est un grand mot. Mais ce qui m’a poussé, c’est l’art d’édifier. (…) Un bâtiment c’est comme un iceberg. Si vous consacrez assez de temps à construire la partie invisible, le lieu, la lumière, l’importance de la beauté dans le désir de l’humanité, vous avez une chance de faire quelque chose qui tienne. (…) On est tenu par les contraintes. Mais peut-on créer dans la liberté totale ? Les contraintes réelles, celles de la vie, sont essentielles. Sans contraintes, nous serions perdus. Quitte à les dépasser parfois. Quant à changer le monde, disons qu’on apporte de la beauté. Quelque chose de secret, d’intime, un mot volé par les publicitaires qui fait que ça semble frivole. Mais la beauté profonde, c’est aussi la bonté. (…) C’est quand même important de faire de beaux bâtiments ! Je ne suis pas sûr que ça puisse changer le monde, mais ça peut changer les gens, un par un. »
Renzo Piano, interview, journal Le Monde du 28 janvier 2019

 

 

Des compléments

Un sujet aussi vaste et passionnant ne pouvait qu’induire des manques. On peut ainsi relever la quasi absence d’oeuvres d’art de la seconde moitié du XXe siècle, notamment tout ce qu’a produit le land art, l’art environnemental dans son « âge d’or », les années 70, avec de multiples productions faisant référence à une esthétique du chantier, du process en cours et dont l’oeuvre ne raconte qu’une étape. Une esthétique qui est, d’une certaine façon, la reprise inversée du thème romantique de la fausse ruine. Cette référence au chantier a été ensuite largement reprise, théorisée dans des créations architecturales, l’aménagement intérieur, la photographie, la peinture. Une production foisonnante qui donne le thème d’une autre exposition. 

 

 

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INFORMATIONS

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ARTICLE dans Lettre N°11 Mars 2019

 

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Bertrand Deladerrière ,  Equipe CAUE77

Conception graphique et réalisation de la version papier : Juliette Tixador  juliettetixador@free.fr

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> Voir Chantier du Grand Paris  - DU GRAND PARIS à PARIS EN GRAND, rapport de la mission confiée  par M. le Président de la République à M. Roland Castro, 139 pages A4, non paginé, 2018. ( Extraits) - 

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